Née en pleine migration, dans lAllemagne de limmédiat après-guerre, élevée jusquà 7 ans dans un camp de réfugiés, Dagmar Bergmann inscrit son oeuvre entre le secret et lidentité brisée, entre la couleur bleue si rarement entrevue dans le ciel de son enfance nordique et lexistence dun passé caché que des parents réfugiés dAllemagne de lEst nont jamais voulu évoquer.
Ces souvenirs impossibles sont les miroirs cassés dont elle fait ses premiers mobiles, puis quelle intègre dans ses toiles bleues. Miroirs dune identité éclatée et inaltérable, bords tranchants de ce qui est brisé et que seul un bleu infini peut adoucir.
Née migrateur, sans lavoir choisi, Dagmar Bergmann promène ses paysages intérieurs à la recherche dun bleu dailleurs pour expliquer lici. Elle a quitté lAllemagne en 1974 et parcouru tous les continents. Elle vit aujourdhui dans une île française de lOcéan Indien où le bleu du ciel et les miroirs brisés de la mer entourent son atelier de leur chant secret.
Avant les éclats de miroirs, avant même les miroirs, il y eut une enfance de grande pauvreté. Une enfance où, avec des bouts de crayon, Dagmar écrit son passé inconnu en dessinant d´interminables frises. Dans cette écriture du silence qui cherche à suivre les méandres et les envolées du secret, Dagmar Bergmann trouve peu à peu sa conception du lyrisme abstrait.
Les années de Beaux-Arts, en Allemagne puis en France, lui permettent de dire ce quelle a appris du secret. Les couches innombrables, presque transparentes, où il se dissimule, elle les traduit par la peinture sur verre, les feuilles dacétate superposées. Mais cest dans les glacis des peintures à lhuile que Dagmar Bergmann finalement les reconnaît. Lécriture du peintre se dépose en filigrane dans ces transparences superposées. Parfois, aussi, elle les perce jusquà la toile avec des instruments aigus comme les éclats de miroir qui ne cessent de la préoccuper. Cest la source de la série "Sur le silence".
Parallèlement aux travaux sur les glacis, les oeuvres composées de miroirs continuent une vie autonome. Cest dans les éclats de miroir que se manifeste le "dur désir de durer" du poète, et cest dans le bleu des toiles - couleur la plus résistante de la palette - que sexprime la promesse de durée. Entre les deux, se situe toute loeuvre de Dagmar Bergmann, la relation entre lidentité et le secret, entre la découverte et la perte.
La révélation de cet espace intermédiaire se fait à la fin des années 1980, lorsque Dagmar Bergmann pousse à son terme la logique de ses recherches et commence à associer, en deux espaces parallèles, éclats de miroir et huile sur toile. Tous deux partagent le même châssis mais sur des plans différents. Lombre des éclats de miroirs posés sur une glace est portée sur la toile. Elle ajoute sa transparence aux glacis de la toile, en un vis-à-vis intérieur. Par le truchement de ces ombres, les éclats deviennent mobiles, voyagent dans la toile, épousant ses formes ou sy opposant selon les hasards de la lumière. Cest le thème de la série "A lombre des miroirs", repris ensuite dans la série des "Paysages intérieurs du migrateur". Dans ces derniers travaux, Dagmar Bergman pousse la transparence de loeuvre à ses limites : le cadre de bois disparaît au profit dun moulage de résine époxy. Loeuvre devient un objet unique, parfaitement lisse où ombres et lumière circulent librement.
Désormais, dans une oeuvre dont les composants fondamentaux sont aboutis, le travail de recherche identitaire se poursuit entre transparence et profondeur, par le jeu des ombres et des reflets. Cette reconnaissance du jeu, longtemps refoulée, pousse Dagmar Bergmann a accentuer le caractère dynamique de son oeuvre. Lidée de film abstrait fait progressivement son chemin. Il faudra un apprentissage complet de la création par ordinateur et des années deffort pour aboutir au concept dune première exposition, associant peinture sur toile et film abstrait sur grand écran LCD, sous le thème "Out of the blue". Le concept actuel associe en couples, une peinture sur toile et un film abstrait décrivant des itinéraires possibles dans la toile. La caméra se laisse entraîner par le lyrisme des transparences et des ombres, des reflets et des secrets. Cette danse rappelle inéluctablement le spectateur à la toile, pour y retrouver les paysages secrets et y tracer sa propre voie. Cest le thème de lexposition en préparation : "La sortie est à lintérieur".
Ainsi se trouverait accompli le rêve de Dagmar Bergmann, danser dans un monde bleu, dans une identité transparente, à lombre de miroirs qui ne blessent pas.
Jacques-Marie Aurifeille (Aix-en-Provence,1999)